80 km/h : les résultats de l’expérimentation sont cachés « faute de recul suffisant », mais quand même utilisés

Emmanuel Barbe a indiqué sur Franceinfo que les résultats de l’expérimentation du 80 km/h sont connus, mais qu’ils ne seront pas communiqués, faute de recul suffisant.

À quoi servent les expérimentations si les résultats ne sont pas divulgués et commentés ? C’est pourtant, à un moment crucial pour la Sécurité routière, ce qui arrive à l’essai grandeur nature du 80 km/h sur trois tronçons de routes françaises, représentant 81 kilomètres de réseau test. Alors que l’expérimentation avait débuté à l’été 2015 à l’initiative de Manuel Valls, alors Premier ministre, et de Bernard Cazeneuve, ministre de l’Intérieur, on apprend qu’au terme de cette étude de deux ans aucun résultat ne sera divulgué.

Interrogé par notre confrère de Franceinfo sur les conclusions de l’expérimentation, le délégué interministériel à la sécurité routière a indiqué qu’il y avait « plutôt des résultats favorables en termes d’accidentalité » et que cela ne « provoquait pas de ralentissements ». Emmanuel Barbe semble même posséder des chiffres précis : « En réalité, nous avons des résultats. Ça a marché, dit-il, pour faire baisser la vitesse assez significativement. Ça a eu un impact, car nous avons relevé une augmentation des petits excès de vitesse. Les résultats sont favorables en termes d’accidentalité, mais je refuse de m’en prévaloir, car deux ans et sur un tronçon aussi court ce n’est pas suffisant pour faire une bonne étude d’accidentalité. »

Étude faussée

On reste interdit par tant de candeur, car ce Monsieur Sécurité routière, qui estime aujourd’hui le recul insuffisant pour apprécier vraiment les résultats, occupait les mêmes fonctions en 2015. Et cela avec un gouvernement qui prônait, avant de se décider vraiment, une étude grandeur réelle sur les trois tronçons sélectionnés. La réalité serait ailleurs, relevée par Auto-Plus, avec des aménagements de chaussées et la pose de systèmes de sécurité qui auraient faussé la base de comparaison de l’étude. (rendant ainsi toute comparaison scientifique impossible, ndlr)

Nos confrères, en juin dernier, ont en effet identifié sur les nationales 151 et 57 d’importants travaux d’amélioration de la chaussée engagés dès le début de l’expérience, et de nature à fausser toute comparaison. C’est pire encore sur la RN7 où le 90 km/h est déjà difficile à tenir en raison de la configuration des lieux, des nombreuses traversées d’agglomération et des zones déjà limitées à 70 km/h. Comme par hasard, l’enrobé a été rafraîchi, on a créé un giratoire, la circulation a été interrompue durant la nuit et les peintures au sol ont été refaites à neuf.

Cela n’a pas empêché le Premier ministre Édouard Philippe de se déclarer favorable « à titre personnel à l’abaissement de 90 à 80 km/h » sur les routes nationales et départementales. Comme si son avis personnel avait plus de valeur que celui de n’importe quel citoyen. « Le fait que cela ferait baisser le nombre de morts et le nombre d’accidents ne fait pas l’ombre d’un doute », a réagi sur Franceinfo le délégué interministériel à la sécurité routière Emmanuel Barbe qui se souvient de ses cours de physique.

« C’est une donnée scientifique qui a été mesurée par de nombreuses études dans le monde », a-t-il poursuivi, péremptoire. (il s’agit en fait d’une seule étude, très critiquée, ndlr) « Si on fait baisser de 10 % la vitesse moyenne, on obtient une baisse de 4,6 % du nombre de morts », a-t-il indiqué, ajoutant que cette mesure « avait fait l’objet d’une recommandation du Conseil national de la sécurité routière en 2014 ». Si on le suit selon cette savante formule érigée en dogme, en faisant baisser de 100 % la vitesse, on n’obtiendrait qu’une baisse de 46 % du nombre des tués. (relire pourquoi cela est faux [VIDEO] 1% de vitesse en moins c’est 4% de morts en moins, formule de Nilsson et Elvik: mythe ou réalité?)

Le propos des associations n’est pas de contester au fond cette affirmation qui tendrait, dans l’absolu, à descendre à 0 km/h pour déterminer peut-être un « zéro risque ». Ce qu’elles veulent, c’est une approche radicalement différente de la sécurité routière qui permette d’agir en amont sur les causes possibles d’accidents afin de l’éviter, et non, en aval comme avec la réduction de vitesse, pour en réduire la gravité. C’est notamment tout un système d’éducation, depuis l’école jusqu’au permis de conduire, qu’il faudrait reprendre et qui seul permettrait de contenir les comportements irresponsables.

Au lieu de cela, notre Monsieur Sécurité routière avance le contre-exemple de la Suède qui roule à 70 km/h, comme s’il indiquait une direction future qui ne fait guère de doute s’il obtient le 80 km/h pour lequel il milite. Cela ferait de l’automobile, toujours plus moderne et de plus en plus bardée de systèmes, le seul objet de consommation moderne beaucoup plus efficace que les générations précédentes et pourtant condamné à rouler moins vite. À contresens du progrès. Acheter un objet que l’on n’utilisera pas est de nature à engendrer des frustrations, voire à dissuader de changer de voiture. À quoi bon en effet payer pour un véhicule plus sophistiqué dont on sait qu’on n’exploitera pas les possibilités. Les constructeurs français ne semblent pas encore s’en alarmer pas plus que le ministère des Finances qui pourrait voir se tarir l’une de ses sources favorites de financement.

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