De l’utilisation abusive du principe de précaution

Le principe de précaution poussé à son extrême cultive l’illusion du « risque zéro ». Mais, sous le prétexte de protéger les individus d’eux-mêmes, l’Etat détruit en même temps ce qui fait l’identité, la spécificité et la dignité des personnes : leur aptitude (qui doit être développée à l’école) à faire des choix et à assumer les conséquences de leurs propres actes. Le « risque zéro » entraîne la « responsabilité zéro » ; et l’empire de la responsabilité collective l’emporte peu à peu sur le domaine de la responsabilité privée.Désormais, les individus attendent non seulement l’autorisation de l’Etat et de ses administrations pour nombres d’actes « économiques » ; mais, ils voudraient que l’Etat décide à leur place. […] Assurément, le choix entraîne le doute, c’est-à-dire la crainte de faire le mauvais choix.

Cependant, les hommes grandissent en faisant des choix. Certes, l’erreur est humaine ; c’est justement pour cette raison que les hommes apprennent et s’adaptent à travers leurs différents choix qui s’inscrivent dans un processus continuels d’essais et d’erreurs. Là est le propre de la rationalité humaine : les hommes ne sont pas des êtres infaillibles et omniscients mais ils retirent des leçons de l’expérience, à condition d’être en situation de faire des choix, c’est-à-dire à condition d’être libre. Cet apprentissage constant est au cœur du principe de concurrence et est à l’origine de l’amélioration progressive des techniques et l’affinement des choix.

C’est pourquoi des économistes comme Friedrich Hayek ou Gary Becker préfèrent définir la concurrence comme un « processus de découverte » (Hayek) ou un « principe d’amélioration » (Becker) plutôt que comme un système de « lutte pour la survie ». Si, par un usage abusif du principe de précaution, on en vient à étendre le domaine de la réglementation et de la bureaucratie, alors on finira par neutraliser ce processus de découverte et les hommes n’auront plus l’occasion de choisir et de prendre des risques. Ils perdront ainsi la capacité d’apprendre donc d’évoluer mais ils prendront, en même temps, le plus grand des risques en s’en remettant à un Etat tout puissant lequel reste géré et piloté, en dernière instance, par des hommes et des femmes susceptibles eux aussi de se tromper. Et comme les bureaucrates et les dirigeants n’assument pas les conséquences de leurs actes, ils sont susceptibles de se tromper souvent. Or, à la différence des choix privés qui n’engagent que leurs auteurs, les choix publics engagent toute la nation . Et, en toute bonne logique, s’il fallait appliquer systématiquement ce fameux principe de précaution alors il nous faudrait tous nous repentir rapidement. Car le pari pascalien décline à sa manière le principe de précaution : rien ne me prouve que Dieu existe mais rien ne me prouve qu’il n’existe pas ; je prendrai donc un grand risque à considérer qu’il n’existe pas alors que je n’ai rien à perdre à avoir la foi.

C’est un usage philosophique et spirituel du principe de précaution qu’un Etat-providence ne saurait encourager car l’Etat-Providence a justement la prétention de se substituer à la providence elle-même.

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