Limitation à 80 km/h sur route : le vrai bilan !

En 2015 et en 2017, soit au début et à la fin d’un test mené par la Sécurité routière, Auto Plus est allé évaluer les effets des 80 km/h sur trois nationales.

Aucune amélioration sur les 3 zones d’expérimentation, sauf celles où des millions ont été investis pour les sécuriser…

Avant de l’officialiser, probablement dans le courant du mois de janvier 2018, le Conseil national de la sécurité routière (CNSR) a testé cette réduction de la vitesse durant deux ans et sur trois zones d’expérimentation : sur la RN7 (8 km dans la Drôme entre Gervans et Bourg-lès-Valence), la RN151 (55 km dans l’Yonne et dans la Nièvre entre Auxerre et Varzy) et la RN57 (14 km dans la Haute-Saône entre Echenoz-le-Sec et Rioz).

En juillet 2015 mais aussi juin 2017, Auto Plus a donc arpenté ces tronçons. Verdict…

Il convient de rappeler que la vitesse est un facteur d’accident difficilement quantifiable du fait de la méconnaissance de l’allure réelle pratiqué par l’usager au moment de l’accident (document général d’orientation 2017 de la Nièvre)

La RN151 : la limitation qui cache le danger

DEUX ANS APRÈS, QUELS RÉSULTATS ?

Quelques chiffres pour l’ensemble du département de l’Yonne : 30 accidents mortels en 2014, 28 en 2015 et 32 en 2016. Sur la RN151 qui nous occupe, on déplore régulièrement un décès au niveau de la sortie d’Auxerre (refus de priorité à intersection, choc frontal). Et lorsqu’un répit apparaît sur cet axe, les services de secours s’inquiètent de la hausse du nombre d’accidents corporels… sur les départementales voisines ! Cette « fuite » sur les petites routes de traverse se voit confirmée : selon nos sources, on dénombre environ 200 véhicules/jour de moins sur la RN151 depuis son passage à 80 km/h. Le bilan global 2016 dans l’Yonne fait ici état d’un nombre de blessés en nette augmentation (+34%), alors que la cause première des accidents mortels reste le non-respect des règles de circulation. La vitesse n’intervenant que pour 11% (bilan de la Sécurité routière).

Dans la Nièvre, entre Clamecy et Varzy, aucun accident en 2014 sur la nationale ni en 2016, 2 corporels en 2015. Rien de significatif, donc. D’ailleurs, le document général d’orientation 2017 du département souligne qu’ « il convient de rappeler que la vitesse est un facteur d’accident difficilement quantifiable du fait de la méconnaissance de l’allure réelle pratiqué par l’usager au moment de l’accident » . Un magnifique élan d’ouverture d’esprit qui se referme aussitôt à la page suivante : « Il est admis qu’une diminution de 10% des vitesses entraîne une baisse de 10% des accidents légers, de 20% des accidents graves et de 40% des accidents mortels. » Expert-comptable un jour, expert-comptable toujours, on ne se refait pas…

SUR LE TERRAIN, NOS OBSERVATIONS

> Un test sans rigueur, faussé par des travaux d’amélioration
Les scientifiques le disent : un protocole d’expérimentation doit décrire clairement les conditions du test afin que l’expérience puisse être reproduite à l’identique. Et ledit protocole doit faire l’objet d’une analyse critique pour détecter d’éventuels biais. Or, comment reconduire le test « 80 km/h » et analyser sérieusement les choses, quand les conditions de l’étude changent du tout au tout en deux ans.

16 millions d’euros débloqués pour la sécurisation : on aurait voulu « aider » le 80 km/h ?
D’importants travaux ont été exécutés sur les trois nationales tests, en particulier sur la RN151, où 16 millions d’euros ont été affectés à la sécurisation de la route. Rien à redire en temps normal, l’amélioration de l’infrastructure demeurant un souci premier pour la Direction interdépartementale des routes (DIR), qui se félicite d’avoir décroché un tel budget. En revanche, pour ce qui est de reproduire l’expérience à l’identique, c’est raté. En plus, pour d’autres, en l’occurrence M. Lionel Colson, conseiller municipal de La Chapelle-Saint-André et président de l’Association de développement de la RN151, cet argent n’est pas toujours employé à bon escient : « 420.000€ ont servi à repeindre des ponts. Tant mieux, c’était nécessaire, mais est-ce là affaire de sécurité ? »

L’association a aussi réclamé des zones de créneaux de dépassement à la DIR Centre-Est. Refus formel du service d’exploitation des routes de Moulins : « La création de créneaux de dépassement ne se justifie que lorsque le trafic est proche du seuil de saturation, ce qui est loin d’être le cas pour la RN151. Le seuil de gêne sur route bidirectionnelle est quant à lui de 8.500 véhicules par jour, alors que le trafic supporté par le RN151 varie de 2.500 à 8.500 véhicules/jour ; celui-ci est en constante diminution. » En clair, plus ça va, moins ça roule sur la RN151, donc pas de dérogation, on s’en tient aux règles applicables sur tout le territoire !

Quitte à fausser l’expérimentation, autant utiliser l’argent à bon escient et tester des solutions, améliorer localement les choses de façon pertinente. Préférable en tout cas à planter des panneaux danger à foison

> Des conducteurs exaspérés, une dérive des comportements
C’est un fait, moins on roule vite, plus on freine court. Mais il semble que l’origine des accidents sur la RN151 soit davantage imputable au comportement des conducteurs (alcool, stupéfiant) ou à des erreurs de conduite (priorité, somnolence) qu’à dix seuls petits kilomètres/heure de trop. De fait, les conducteurs circulant à 80 km/h sur les lignes droites de la RN en question ne comprennent pas vraiment les raisons d’une telle limitation. Au final, nous avons pu l’observer ou les locaux le constater, les sangs s’échauffent, et les plus excédés effectuent des manœuvres de dépassement imprudentes ou in extremis. La cohabitation entre les véhicules roulant à des allures différentes devient ainsi source de conflit. Pas simple, mais faire de la sécurité routière, c’est aussi tenir compte de la réalité du terrain et du quotidien des conducteurs.

LA RN57 : quand la signalisation s’emmêle…

DEUX ANS APRÈS, QUELS RÉSULTATS ?

Le député-maire de Vesoul plongé dans l’expectative, la préfecture de Haute-Saône qui cherche son arrêté préfectoral statuant sur la limitation de vitesse à 80 km/h (signé en 2015…), le ministère de l’Intérieur qui botte en touche, il nous a été encore une fois impossible de nous appuyer sur des stats officielles ou sur une étude précise de la situation. On dispose juste de bilans partiels sur huit mois, mais pour l’ensemble du département. Ainsi, en 2014 : 67 accidents corporels, 12 tués et 76 blessés. En 2015 : 86 accidents corporels, 10 tués et 104 blessés. Et enfin, pour 2016, mais en données provisoires : 61 accidents corporels, 7 tués et 88 blessés. Quid précisément sur la RN57 ? Rien, sinon qu’il serait plus que hasardeux de conclure que ce test aura joué un rôle déterminant dans l’évolution de l’accidentalité en Haute-Saône.

SUR LE TERRAIN, NOS OBSERVATIONS

> Des améliorations pas toujours cohérentes
Comme sur la RN151, des travaux sont, et ont été réalisés pour tenter d’arranger les choses. Moyen côté rigueur comparative. Et côté utilité, les maires des communes concernées les qualifient « d’emplâtre sur une jambe de bois »…

> Un rejet fréquent de la limitation à 80 km/h
Beaucoup d’automobilistes ne comprennent pas le pourquoi d’une telle limitation et la jugent inadaptée sur certaines portions de lignes droites. Et on assiste, là encore, à de sérieux pétages de plombs.

LA RN7 : une erreur de casting ?

DEUX ANS APRÈS, QUELS RÉSULTATS ?

Lors de la mise en place de l’expérimentation, la préfecture de la Drôme annonçait, sur la section concernée, 11 tués et 102 blessés entre 2005 et 2014. Soit une période de dix ans. Autant dire que l’analyse se révèle compliquée, pour ne pas dire impossible. L’année 2015 aura été très mauvaise pour tout le département : 43 accidents mortels, dont 6 seulement se sont produits sur des nationales (à peine plus que sur l’autoroute où il y en a eu 5). Difficile, donc, de comprendre pourquoi la RN7, sûre, a été retenue pour l’expérimentation. Fin 2016, elle a hélas connu un nouvel accident mortel : un conducteur avec 1,6 g/l d’alcool dans le sang et positif au test de stupéfiants. Face à cette réalité, une limitation à 80 km/h s’avère bien entendu dérisoire. Pourtant, certains n’hésiteront pas à incriminer la vitesse comme seule cause.

SUR LE TERRAIN, NOS OBSERVATIONS

> Une route refaite à neuf, l’expérience devient inutile
Difficile de voir l’intérêt d’abaisser la vitesse à 80 km/h, puisque l’on se retrouve rarement à cette allure avec les différents changements de limitation (traversées d’agglomérations, zones à 70 km/h…). D’autant que des travaux de fond ont été exécutés, rendant une nouvelle fois caduque toute interprétation des résultats sur deux ans.

> Des risques déjà clairement identifiés
Les mouvements de piétons et de véhicules sont toujours à redouter à proximité des petits commerces et autres restaurants bordant la nationale. Au niveau des intersections, les conducteurs lassés d’attendre leur tour ont alors tendance à démarrer en faisant crisser leurs pneus sans prendre de marge de sécurité suffisante par rapport à la circulation. En de tels lieux, le 80 km/h semble au final être une vitesse encore trop élevée par rapport à la situation.

Le bilan : on est loin du test rigoureux

Quels résultats aussi sérieux que précis pourrait vous présenter la Sécurité routière au sortir de ce test « 80 km/h » ? En se lançant dans l’expérimentation à la manière d’un cheval fou, les autorités ont hypothéqué le bénéfice de ces deux années de test. Par ailleurs, en ne comparant pas le « comparable avec le comparable », fallait-il s’attendre à autre chose avec des chiffres de départ, aussi inacceptables soient-ils, sans grande valeur statistique. Car opposer 30 accidents à plus ou moins 28 ou 35, et sans descriptif des vraies causes et circonstances, ce n’est ni béton ni significatif.

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